Enercoop : "Il faut décentraliser la production énergétique"
Le directeur général d’Enercoop, société coopérative d’intérêt collectif ne fournissant que de l’électricité d’origine renouvelable à plus de 3000 particuliers, nous éclaire sur les difficultés qu’il rencontre et nous donne son avis sur le développement des énergies renouvelables en France.
Quelle a été la chronologie de la création d’Enercoop ?Les réflexions ont commencé début 2004, date à partir de laquelle les professionnels autres que les "électro-intensives" ont eu le droit de choisir leurs fournisseurs d’électricité.
Une vingtaine de structures : des acteurs dans le domaine des énergies renouvelables (HESPUL, CLER, Compagnie du vent…), des représentants de mouvements citoyens (Greenpeace, Amis de la terre,..), des structures cherchant une offre verte crédible d’électricité comme le réseau BIOCOOP (250 magasins bio), des investisseurs solidaires (Nef, clubs Cigales…)
Comme le marché s’ouvrait, tous ces membres fondateurs se sont demandé pourquoi ne pas créer un fournisseur d’électricité qui répondrait à leurs souhaits ; une démarche militante au départ, comme l’indique le nom des membres fondateurs.
A l’été 2005, Enercoop est créée, et après toutes les étapes administratives, devient réellement fournisseur d’électricité en septembre 2006. On passe de 50 professionnels, à cette date, à 250 en juin 2007. Le premier juillet 2007, le marché s’ouvre aussi aux particuliers. On en est aujourd’hui à 3000 consommateurs et 10 000 consommateurs sont visés, d’ici un an et demi, chiffre relativement modeste au regard des 30 000 000 de consommateurs.
Quel est le mode de fonctionnement d’Enercoop ? L’électricité fournie est 100% renouvelable, et elle représente l’unique offre.
La structure juridique, société coopérative, permet au quotidien une gouvernance plus démocratique. Quel que soit le montant du capital que vous apportez, vous ne disposez que d’une seule voix.
Autre spécificité, enercoop est une
société coopérative d’intérêt collectif , structure qui n’est reconnue en France que depuis 2000. Cet agrément n’est obtenu que si l’on arrive à démontrer que l’entreprise relève d’avantage de la notion de service public que de l’intérêt privé.
Quel est le mix énergétique d’Enercoop ?La société est aujourd’hui majoritairement fournisseur d’électricité hydraulique (80 % d’hydraulique, 15 % d’éolien, 5% de photovoltaïque et de biomasse) et ce, pour les raisons qui suivent.
Repère : Production d'énergies renouvelables (ENR) par filière en France, en 2007 (en Mtep)
Sources : Observatoire de l'Énergie,ADEME,CEREN,Observ'ERLes nouvelles filières (photovoltaïque, éolien et biomasse) sont aujourd’hui soutenues par le principe d’obligation d’achat pour l’opérateur historique EDF, dont les prix sont fixés par décret. Mais naturellement, ces prix fixés concernent tous les fournisseurs car si un prix proposé à des producteurs est moins élevé que celui d’EDF, ça risque de ne pas les satisfaire très longtemps. Il y a bien quelques producteurs assez militants pour brader leurs prix, cependant cela ne suffit pas pour construire un business plan.
En contrepartie, EDF payant plus cher ces énergies nouvelles, elle est remboursée du surcoût via la contribution au service public de l'électricité (CSPE). Par exemple en 2007, quand EDF rachetait 30 centimes d’euros le kWh d’électricité photovoltaïque, la CSPE lui remboursait 25 centimes. Au final elle payait 5 centimes le kWh.
Et cette
CSPE, ce sont les clients de tous les fournisseurs, ceux de chez GDF, POWEO, Enercoop… qui la payent, alors qu’elle n’assure le remboursement du rachat des énergies renouvelables que pour EDF uniquement. Il y a là un biais de concurrence que l’on dénonce depuis la création d’Enercoop, notamment à travers une plainte déposée à Bruxelles. Et il semble que, début 2009, ce combat devrait aboutir avec la possibilité pour tous les fournisseurs de bénéficier de la compensation des kWh d’origine renouvelable qu’ils auront racheté.
A partir de cette date, une fois ce verrou sauté, notre mix principalement hydraulique devrait pouvoir se diversifier en faveur du photovoltaïque,de l’éolien et de la biomasse. Car toutes les énergies pourront alors être rachetées au même prix par tous les opérateurs.
Aujourd’hui, on achète 30 centimes le kWh de photovoltaïque et on le revend 10 centimes ; bref, avec cette filière on perd de l’argent.
L’institut Montaigne vient de réaffirmer que l’éolien n’est pas rentable. Qu’en pensez vous ? Aujourd’hui, avec le prix du marché, l’éolien est déjà rentable. C’est au cas par cas, mais on paye le kWh de 6 à 9 centimes, selon que l’installation ait été aidée financièrement ou pas.
Autrement dit, le prix actuel du rachat de l’éolien, comme celui de l’hydraulique qui bénéficie aussi d’un tarif de rachat jusqu’en 2012, est souvent plus bas que celui du marché.
Les producteurs d'électricité éolienne ne se battent plus pour maintenir
le tarif de rachat , mais pour trouver d’autres débouchés qu’EDF.
Repère: Énergie éolienne raccordée au réseau électrique en France (puissance installée cumulée en fin d’année en MW)
Source : ADEME/EdFQue pensez vous des Zones de développements éoliens ? On comprend l’intérêt des ZDE pour préserver le paysage des grandes éoliennes, mais il semble moins compréhensible pour la filière du petit éolien, qui n’est pas reconnue en tant que telle, et assimilée à celle du grand éolien. Elle doit donc aussi, de ce fait, être insérée dans un ZDE pour que le producteur puisse bénéficier du tarif de rachat. Ainsi, ces producteurs là se tournent vers nous, car nous sommes les seuls à acheter de l’énergie éolienne hors ZDE. EDF leur dit même de venir nous voir.
Comment situer le marché de l’énergie en France ?En France, on a une situation un peu folle avec deux marchés en parallèle, avec un différentiel considérable entre les deux. (Marché régulé, seulement ouvert à EDF : 30 centimes le kWh, et marché libre : 80 à 90 centimes le kWh)
Face à cette situation, un certain nombre de fournisseurs réduisent leurs marges, et vendent à perte. Nous avons, en n’essayant pas de s’aligner sur les prix d’EDF, et en assumant de vendre plus cher, une position atypique. Par exemple, un ménage avec deux enfants, chez Enercoop, paye 10 à 15 euros plus cher par mois. On peut se le permettre parce qu’on vend de l’énergie verte à des personnes intéressées par une démarche responsable et citoyenne. Souhaitant mieux maîtriser leurs habitudes énergétiques, nos clients sont conscients que ces 10 à 15 euros, ils peuvent les regagner facilement. Et on voit beaucoup de gens venus chez nous qui, in fine, payent moins cher car ils consomment mieux. En payant plus cher, on est poussé à faire un effort.
Le Président de la République a récemment déclaré en parlant du nucléaire et des énergies renouvelables : « pourquoi choisir entre le fromage et le dessert » , Qu’en pensez-vous ? Je ne comprends pas ceux qui disent : le nucléaire c’est bien, mais il faut aussi développer les énergies renouvelables. Nos membres fondateurs, de manière très claire, ne sont pas pro-nucléaires. Pousser les deux n’a pas de sens.
On peut y voir une explication politique. Bien qu’au niveau mondial, contrairement aux prévisions des années 50 et 60, le nucléaire n’ait pas explosé, j’ai le sentiment que le choix national est toujours fait sur le nucléaire et continue à être fait, mais que pour satisfaire un besoin de la population, on fait un peu de vert.
Production d'énergie primaire par énergie en France(en Mtep)
Source : Observatoire de l'énergiePour comprendre les propos du Président, on peut aussi regarder les scénarios de développement sur lesquels les opérateurs historiques se basent, prévoyant une forte augmentation de la consommation, et n’anticipant pas le fait que la consommation puisse baisser ou même stagner. Dans cette vision, on peut comprendre que le Président souhaite développer le nucléaire en parallèle des énergies renouvelables.
Aussi, il faut prendre en compte le temps de renouvellement du parc nucléaire qui, comme le montre les complications de l’EPR en Finlande, pourra mettre un certain temps.
Comment défendriez-vous les énergies renouvelables par rapport au nucléaire ?On pourrait évidemment parler du problème des déchets et de son transport, de la vulnérabilité des centrales face à une attaque.
Repère: Volume de déchets radioactifs à fin 2004, par secteur d'activité économique, en France
Sources :Observatoire de l'Énergie, ANDRA (Inventaire national des déchets radioactifs et de matières valorisablesA l’heure où l’on voit émerger une prise de conscience collective, et que mieux consommer c’est d’abord moins consommer, c’est surtout la perte d’électricité due à une gestion centralisée qui me semble importante. Avec un système énergétique plus décentralisé, que le développement des énergies renouvelables permettrait, on limiterait le transport des électrons dans le réseau. Or, aujourd’hui, avec un réseau principalement alimenté par des centrales qui sont nécessairement éloignées des consommateurs, 10% de l’électricité transportée est perdue.
Vos producteurs rencontrent-ils des problèmes pour se raccorder au réseau ?C’est terrible : par rapport à l’Allemagne, il faut multiplier les temps par 4 ou 5. On a des personnes qui souhaitaient devenir producteurs et qui, face aux complications, ont abandonné leurs projets. Ceci étant, il faut reconnaître que ça a progressé, et que ce n’est pas homogène sur tout le territoire ; ça dépend sur qui l’on tombe.
Avez-vous des solutions pour aborder le problème de la problématique énergétique?On peut imaginer, pour donner un ordre de grandeur, que le premier megaWh, de première nécessité, soit à un tarif social ; le deuxième, de confort, plus cher et le troisième, superflu, encore plus cher. Pour l’instant, nous n’avons pas les reins assez solides pour le faire.
Néanmoins, nous sommes déjà engagés dans cette optique, car nous " margeons" moins pour les petites consommations que les grandes, ce qui est l’inverse de ce qui se passe chez EDF, où le tarif bleu paye le tarif vert.
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